Tout a commencé un jour d’automne, en 2005, alors que je rentrai dans un nouveau lycée. Je crois que le soleil brillait et qu’il y avait pleins d’élèves partout dans cette cour de récré d’une école en bord de mer. J’étais avec mes tous·tes nouveaux·elles ami·e·s en train de discuter, quand l’une d’elleux me parle de sa Blanchette.

Je n’avais encore jamais rencontré de Blanchette, même si une partie de moi savait que ça finirait par arriver. Ça n’était pas comme si mes médecins ne me prévenaient pas depuis mon enfance  ; un jour, j’aurais besoin d’une Blanchette, parce que la liaison entre mon cerveau et mes yeux ne se ferait plus. Dégénérescence progressive du nerf optique due à une tension intra-oculaire trop élevée, c’était en ces termes que se présentait ma maladie, un glaucome congénital par ouverture de l’angle. Tout un tas de joyeusetés, en somme.

Tout ça pour dire que je le savais, un jour viendrait où j’y verrai comme à travers une pelle ou comme dans le derrière d’un éléphant et où, si je ne voulais pas voir mon intégrité physique être attaquée dans la rue, j’allais avoir besoin d’une canne blanche.

Cette pote , également non-voyante comme on dit de façon politiqco-corecte, m’a dit que Blanchette allait vite devenir ma meilleure amie, une compagne de route fidèle, un rempart entre moi et le monde. Et par le caleçon à fleur de Merlin, elle avait raison.

Des débuts difficiles

Mon amitié avec Blanchette n’a pas toujours été simple. Au départ, autant qu’on se le dise, je ne pouvais pas me la piffrer. Parce qu’elle incarnait quelque chose que je ne voulais pas accepter  : la perte totale de la vue. Lmao. Lol. XD. Mdrrr. Donc au début, je faisais contre mauvaise fortune bon cœur et je la trimballais partout avec moi. C’était surtout pour que les autres me remarque (être le centre d’attention, ma passion!) afin qu’iels ne me foncent pas dedans. Parce que vu que j’y voyais plus à 3 mètres, les collisions corporelles étaient assez fréquentes.

Il m’a fallu un peu plus de trois ans pour me rendre compte du potentiel de ma collaboration avec Blanchette. Trois ans, ça paraît long mais c’est le temps qu’il a fallu à mon nerf optique pour prendre sa retraite. Avec le temps, j’apprenais à apprivoiser ma nouvelle amie, histoire de ne pas trébucher sur un trottoir ou entrer en contact avec un OUNI (Objet Urbain Non-Identifié) du type poubelle, horodateur, autre personne ou chien.

Puis j’ai finalement décidé d’aller dans ce centre près de Paris dont m’avait parlé mon ophtalmo. C’était déjà un pas vers l’acceptation pour moi  : mon cerveau en déni depuis des années assimilait enfin que c’était bien beau tout ça mais que si je pouvais devenir plus autonome, on allait pas cracher dessus. Je me suis donc rendu·e dans ce centre de rééducation où j’ai tout réappris… De l’utilisation d’un ordinateur et d’un lecteur d’écran à la cuisine, le ménage et le repassage, j’étais bon·ne à marier en ressortant de là !

Mais surtout, j’ai appris tout ce que je pouvais faire si je faisais confiance à Blanchette — et à mes autres sens un peu aussi. J’ai appris à me déplacer en ville, à prendre des repères pour connaître des trajets que je ferais régulièrement, traverser un carrefour (même pas peur) ou monter et descendre des escaliers sans me retrouver sur le séant. Et c’est là, à cet instant précis que j’ai compris la déclaration de ma pote de lycée sur le fait que Blanchette allait être ma meilleure copine.

Une équipe de choc

Cela fait plus de dix ans à présent que je suis ressorti·e de ce centre avec Blanchette II aka La Vieille Carlingue. Cette blanchette-là, je l’ai gardé 3 ans ; elle m’a suivi dans tous mes périples, de Paris à Poitiers en passant par Berlin, Londres, Lisbonne ou Dublin. Elle a fait mes premiers concerts et mes vadrouilles en festival, à fouler le bitume de France et de Navarre, à rencontrer les membres de Coldplay ou encore vu mon entrée dans 3 universités différentes. Elle a pourtant du prendre sa retraite, parce qu’elle était cabossée et tordue au point que si j’y avait attaché une corde j’aurais pu m’en servir comme arc pour mon cosplay de Legolas. Alors je l’ai remplacée, mais c’était toujours l’âme de ma Blanchette à l’intérieur.

Et aujourd’hui, dix ans plus tard, alors que je foule le macadam avec Kate, Blanchette V dite la Bien-Heureuse, j’ai décidé d’écrire sur Blanchette, de raconter notre vie, nos galères au quotidien mais aussi nos réussites. Parce que, malgré tout, ce que Blanchette incarne, le handicap (ouuuh le mot qui fait peur!) reste méconnu des gens. Qu’on nous juge souvent, qu’on nous méjuge d’ailleurs. Et aussi parce que ça nous saoule, Blanchette et moi, d’être incompris·e·s, pas accepté·e·s, craint·e·s même. Parce que si on a vu (jeu de mot oculaire) des progrès sur l’accessibilité et la sensibilisation depuis qu’on a commencé notre collaboration, Blanchette et moi, et pleins d’autres gens en situation de handicap, on aimerait bien que la société nous accepte, ne plus se sentir coupable d’exister, ne plus être vu·e·s comme des demies-personnes qui n’ont pas à se plaindre parce que bon, on leur file des allocations quand même (oui c’est fun de vivre en dessous du seuil de pauvreté, on kiffe grave!) Blanchette et moi, on aimerait bien voir la disparition du validisme *rire démoniaque*

Alors puisqu’écrire est notre moyen de communication préféré (enfin plutôt moi j’avoue parce que Blanchette, le médium de transmission du message elle s’en tamponne pas mal le coquillard,) on va te raconter nos aventures, nos réflexions, tout ça.

PS  : cette chronique est sponsorisée par les adeptes de l’antropomorphisme #blaguedelittéraire

Mon histoire avec la canne blanche

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