Petite histoire des fandoms

Une capture d'écran du générique de la série Sherlock avec la skyline de Londres en fond avec Sherlock écrit en noir par-dessus

Publié sur The Checkpoint.fr le 9 septembre 2015

Même si l’étude des fandoms est plutôt récente, il n’est pas incohérent de vouloir en faire un historique bref, pour avoir un aperçu de son évolution. Parce qu’il y a eu quelque chose avant l’explosion des communautés de fans suite à l’arrivée d’Internet dans nos chaumières. Comme tout mouvement culturel, les fandoms ont d’abord été marginaux (ou underground si on veut la jouer à l’anglaise) et les conventions réunissant des milliers de personnes que l’on voit maintenant ou les centaines de pages d’archives de fanfiction.net, comme Rome, ne se sont pas construites en un jour. Alors prenons notre TARDIS — ou tout autre appareil à remonter dans le temps de votre choix — et partons à la découverte de l’histoire des fandoms.

Jusqu’aux années 1960 : les origines

La naissance de ce que l’on peut appeler le proto-fandom peut-être considérée comme concomitante à la naissance du genre de la science-fiction. Dès les années 1930, d’abord aux USA et au Royaume-Uni, on assiste à la naissance de zines, écrits indépendants regroupant des articles tout à fait sérieux, des essais, de la fiction comme des nouvelles ou des illustrations, entre autres choses, autour de la SF. En effet, ce qu’il faut retenir de cette période, c’est que les passionné·e·s (qu’on n’appelle pas encore fans) se réunissent autour de leur amour pour le genre science-fiction et pas pour une oeuvre en particulier.

Les premières conventions de SF se développent à cette époque. La première édition de ce qui s’appelle aujourd’hui la World Con a eu lieu en 1939. Ces rassemblements disparates se poursuivent jusqu’au début des années 1960. Jusqu’à ce que deux séries apparaissent, qui créeront les deux premiers fandoms en tant que tel : Des Agents très spéciaux (The Men of U.N.C.L.E en anglais) une série d’espionnage et Star Trek.

Une image promotionnelle de Leonard Nimoy et William Schatner dans les rôles de M. Spock et le Capitaine Kirk dans la série originale Star Trek en 1968
Crédit photo : NBC/Public Domain

1960-1980 : des passionné·e·s de science-fiction aux fans

La série Star Trek, si elle n’est pas la première chronologiquement, est celle qui fera le plus parler d’elle dans les années à suivre en matière de fandom. Ses fans, que l’on appelle parfois les Trekies, se rassemblent très vite autour de fanzines où iels publient des critiques de la série mais aussi des fan arts (illustrations, poèmes, chansons, histoires…) on y compte à la fois des passionné·e·s de SF mais aussi des noobies en la matière qui s’attachent de plus en plus aux personnages qu’au genre (même si on imagine qu’iels doivent aimer un minimum la SF pour cela.)

C’est là que se crée la première séparation, qui va amener à la création d’un mouvement indépendant de celui des passionné·e·s de SF. Nait alors le fandom de Star Trek, composé de fans enthousiastes totalement dédiés à la série. Une sorte de rivalité éclate, les Trekies sont critiqué·e·s par les amoureux·ses de SF car iels dévient du genre pur et s’attachent à des singularités de la série comme les personnages ou leur relation qui ne dépendent pas des codes de la science-fiction. Du coup, ni une, ni deux, les fans de Star Trek se mettent à créer leurs propres fanzines et leurs propres conventions, celle de New-York accueillera, à sa 3ème édition en 1974, près de 15 000 personnes. On assiste d’ailleurs à cette époque aux premières fan fictions populaires, à la création des &ltrelationship fics (qui décrivent l’amitié ou l’amour entre deux personnages plutôt que de l’action) et même au premier slash entre le Capitaine Kirk et M. Spock.

Dans la seconde moitié des années 1970, l’arrivée des premiers blockbusters de science-fiction vient une nouvelle fois chambouler cet univers naissant. Le premier épisode de Star Wars : Un Nouvel Espoir en 1977 est si populaire qu’une fanbase se crée très vite et génère elle aussi assez de réactions, d’activité et de production pour être qualifiée de fandoms. C’est le lancement de la démocratisation des fandoms. Nous sommes là encore dans une vision majoritairement anglo-saxonne du phénomène mais sans doute parce que les principales sources d’information sur cette époque que l’on trouve aujourd’hui viennent de sources américaines. Dans les années 1980, le champ des fandoms s’étend au cinéma puis à la télévision avec des séries comme Starsky et Hutch, Doctor Who ou , The Professional ou Star Trek : Nex Generation.

Les années 1990-2000 : le boom d’Internet

Très vite, les listes de diffusion se sont transformées, se basant sur un concept toujours utilisé aujourd’hui sur Fanfiction.net, des bases de données où l’on peut effectuer des recherches par fandom, genre, personnage, etc. Au fur et à mesure sont apparues les fonctions de commentaires (ou review), la possibilité pour les membres (qu’iels soient auteurices ou lecteurices) d’échanger par messages privés… Du côté des discussions à proprement parler, les groupes comme ceux de AOL ou Yahoo et les forums ont été pendant longtemps les principaux supports de communication collective des fans. Pour leurs échanges en privé, et bien c’était comme n’importe qui, mails, messageries instantanées, signaux de fumées et pigeons voyageurs.

Logo de Fanfiction.net également utilisé pour le site Fictionpress
Crédit photo : Fanfiction.net et Fictionpress.com

Grâce à la démocratisation d’Internet dans la décennie qui suit, les communautés de fans se popularisent. Bien sûr, on ne disait pas forcément aux camarades de lycée ou aux collègues de boulot que l’on faisait partie d’un fandom, qu’on passait nos week-ends à écrire des fics ou à aller à des conventions ou des rencontres entre fans… mais il est devenu courant, même dans nos contrées de provinces françaises, de rencontrer des gens partageant la même passion que nous. Puis à la fin des années 2000, des franchises comme celles d’Harry Potter, Twilight ou Games of Thrones ainsi que celles qui existaient depuis l’aube des temps comme Star Wars, l’univers de J.R.R. Tolkien ou Star Trek ont atteint un tel niveau de popularité que l’on a commencé à en parler dans les médias généralistes. Très rarement est employé le terme de «fandom» mais on peut parfois voir des reportages sur la première d’un film ou la sortie d’un nouveau tome, par exemple. Être membre d’une communauté de fans apparaît de moins en moins nerdy au fil du temps qui passe.

Les années 2010 : poursuite de la démocratisation à l’ère des réseaux sociaux

Si des séries comme Games of Thrones ou Sherlock ont aujourd’hui autant de fans, les réseaux sociaux n’y sont sûrement pas étrangers. Les échanges qui avaient au départ lieu sur les forums se déplacent aujourd’hui sur des plateformes comme Twitter, des groupes Facebook et surtout des Tumblr – qui reste sans doute l’endroit où l’on trouve le plus de contenu sur ces franchises. Des évènements comme les conventions ou les expositions réunissent des milliers de personnes, comme en 2015 l’exposition Game of Thrones à Paris.

Une capture d'écran du générique de la série Sherlock avec la skyline de Londres en fond avec Sherlock écrit en noir par-dessus
Crédit photo : BBC

Même les fan fictions, longtemps inconnues, incomprises ou considérées avec scepticisme par celleux à qui on en parlait comme ça et qui n’était pas du tout dans le truc, font maintenant parler d’elles. On pense ce qu’on veut des écrivain·e·s, hier auteurices de fan fics, aujourd’hui écrivain·e·s professionnel·le·s mais iels ont su en tirer profit et ont contribué à la démocratisation des fan works. Il n’y a pas qu’E.L. James ; parmi eux on retrouve des auteurs comme James Dashner (le Labyrinthe), Alexandra Bracken (la série des Insoumis) ou Christina Lauren (la série des Beautiful Bastard). Avant elleux, d’autres artistes ont pu également se faire connaître, comme l’illustrateur Ted Nasmith et ses œuvres sur la Terre du Milieu du Seigneur des Anneaux

Bibliographie

Données chiffrées, dates et chronologie : Coppa Franchesca, A History of Fandom in Buss Kristina, Helleckson Karen, Fan fictions and Fan Communities in the age of the Internet, New Essays, McFarland, New-York, 2006


En moins d’un siècle, les fandoms sont nés, ont évolué et sont aujourd’hui ce phénomène en perpétuelle expansion. Quels changements connaîtront-ils dans les années à venir ? Difficile à dire. Une chose est sûre, cependant, de plus en plus de personnes seront là pour y contribuer et y assister.

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