Note d’un déménagement

CW : mention d’alcool et de tabac

— Ça te dit, on se fume notre dernière clope jamais ici ?

Je sens que A. me regarde, même si je ne peux pas déterminer l’expression de son visage. La proposition peut paraître un peu étrange, mais après deux heures intenses de ménage, au milieu de cet appartement quasiment vide qui résonne d’une playlist Spotify censée nous motiver à nous bouger, la question ne paraît presque pas incongrue.

— Allez, répond-elle avec un enthousiasme teinté de nostalgie. La dernière ici.

Alors on s’installe à même le sol, on ouvre la fenêtre qui laisse entrer l’air froid de ce premier dimanche de Novembre et on s’en grille une dernière, comme on dit.

C’est un peu symbolique, d’être là, avec A., pour la dernière fois, avant de rendre cet appartement dans lequel j’ai vécu pendant trois ans et demi. Le déménagement a été laborieux, des mois entiers ont été nécessaires pour trouver un nouvel appartement, un appartement plus grand, un appartement d’adulte. Comme si, inconsciemment, j’avais repoussé l’échéance.

Parce que cet appartement-ci, ce une pièce sous les toits, avec ses murs clairs et ses poutres apparentes, où je suis rentrée presque chaque soirs pendant trois ans, comme dans un refuge qui embaumait l’huile essentielle de sapin, c’est là où j’ai retrouvé une part d’autonomie, par apport au handicap, mais au reste aussi. J’y ai passé mes deux années de master, j’y ai rédigé mon mémoire, y ai passé des heures à faire des recherches et des interviews pour des articles sur des sujets aussi variés que la politique migratoire américaine ou la contraception. J’y ai grandi, j’y ai donné mes premières soirées, j’y ai connu de longues heures silencieuses seulement troublées par le bruit des touches du claviers, autant que des moments plus joyeux, plus animés, où l’on discutait jusqu’à pas d’heures autour d’une bière. Où l’on se payait des fou rire avant que je parte au Canada ou pour fêter la fin des partiels. La naissance de mon histoire avec S/O, aussi.

Et c’est symbolique que A. soit là, parce qu’on s’est rencontré en master, quelques semaines seulement après que j’ai emménagé ici. Elle est souvent venue dans ce petit appartement, on y a parlé de Tolstoi et de TOlkien, de politique ou de musique rock, de fringues ou de séries télé. C’est comme si être là, ce soir avec elle, c’était mettre définitivement fin à ma vie d’étudiante, cette période qui aura quand même duré près de dix ans.

L’appartement est vide et silencieux, et je ne suis plus triste. J’y ai des souvenirs, des bons comme des moins bons. Il m’a vu dans mes très hauts et mes très bas. Mais ce soir, je lui dis au revoir pour la dernière fois. Et je crois que j’ai pu me faire à l’idée. « Tout les changements même les plus souhaités, ont leur mélancolie, » comme disait Anatole France (oui je me la pète tss) et c’est sans doute vrai. Je suppose que c’est normal d’être mélancolique en cet instant, où l’on part, où A. dit au revoir à l’appartement, et où ça me fait sourire. Ce petit un pièce sous les toits sera bientôt habité par une nouvelle personne, qui y créera de nouveaux souvenirs. Mais ça sera toujours un peu chez moi. Et ça n’est pas grave, la mélancolie. Tant qu’on ne s’y égare pas…

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