Va, chasse la grisaille d’Éliane Lanovaz

Pour ce nouveau billet lecture du lundi, je souhaite vous parler du premier livre que j’ai terminé en 2018. Après deux semaines sans trop d’inspiration pour savoir quoi lire, j’ai commencé trois bouquins en même temps, parce que pourquoi se contenter d’un seul ?

J’ai découvert Va, chasse la grisaille (et remplis moi de couleur) de Éliane Lanovaz tout simplement parce que je suis son autrice sur Twitter. Quand j’ai vu que son premier roman traitait de sujets comme la dépression, les neuro-atypies et les maladies mentales de manière générale, en plus avec un joli titre comme celui-là, j’ai été intrigué et j’ai tout de suite mis ce livre dans ma pile à lire. Et ça a été une belle découverte pour commencer cette année, littérairement parlant.

Résumé

Va, chasse la grisaille, c’est le parcours d’Isabelle.
De Lys. De Frédéric. De toutes les personnes qui s’emmêlent avec la vie, qui se démènent pour avancer.

Un premier roman qui transmet avec justesse les sentiments de personnages étranges, inadaptés, qui vivent au rythme de leurs angoisses, de leurs chutes mais aussi de leurs rires et de leurs amours.

Une histoire qui fait échos, sous une plume déroutante et poignante

Lorsque j’ai entammé ma lecture de Va, chasse la grisaille, j’ai tout d’abord été déroutée par le style d’écriture de Éliane La Novaz ; un rythme anarchique au départ, des phrases courtes et incisives, parfois plus longues et plus poétiques. Cela m’a un peu déstabilisée au début, puis j’ai poursuivi ma lecture pour me rendre compte que cette forme, cette plume, était propre au personnage d’Isabelle et que cela correspondait parfaitement à sa personnalité, à son fonctionnement. Puis j’ai découvert l’histoire à travers les points de vue de Frédéric et de Lys, leurs pensées, leurs émotions, tout ce qui tournent dans leur tête, et je me suis laissée emporter.

Le changement de narrateurice pourrait être perturbant – combien de fois en tant qu’autrice je me suis résignée à ne pas employer plusieurs points de vue à la première personne – mais la manière dont est raconté Va, chasse la grisaille justifie parfaitement ce choix de narration. C’est une histoire plutôt courte (94 pages d’après ma liseuse), et si on y découvre des tranches de vie des trois protagonistes, on se prend au jeu et on veut toujours en savoir plus.

Peut-être que le fait que ce roman me touche personnellement a contribué au fait que je l’ai autant apprécié. Mais après tout, une critique n’est jamais vraiment objective et j’ai décidé de ne pas cacher le fait que ce roman m’a parlé, à travers Isabelle, à travers Frédéric. Et Lys un peu, aussi.

C’est tout d’abord le sujet de la dépression qui m’a marquée. À travers les mots d’Isabelle notamment, je me suis retrouvée projetée dans ces périodes de ma vie où la dépression était là, comme une compagne fidèle qui ne vous lâche pas les basques et vous bouffe toute votre énergie et toute votre volonté. Les ressentis d’Isabelle ont fait échos en moi, et au cours de ma lecture je me disais : « mais oui, c’est ça, c’est ça que j’ai ressenti, ce sont ses mots-là. » La lassitude, l’envie permanante de dormir, de s’isoler, de ne voir personne, de ne rien faire… et surtout cette énergie en quantité limitée, choisir ce que l’on peut/doit faire entre toutes les tâches du quotidien ; aller en cours, se laver, faire la vaisselle ou à manger…

C’est l’une des choses les plus difficile à faire comprendre à notre entourage, lorsqu’on est en dépression. Beaucoup, on entend « ce n’est qu’un coup de blues, t’es un peu triste mais ça passera. Il suffit de te bouger… » sauf que ça ne marche pas comme ça. La dépression est une maladie, la volonté d’aller mieux ne suffit pas, c’est un processus qui demande du temps, du soutien des autres, aussi. Tout ça est très bien retranscrit par Éliane Lanovaz à travers les mots d’Isabelle. Lorsqu’elle dit qu’elle veut s’entourer de personnes qui comprennent, Lys et Frédéric notamment, même s’iels font des erreurs, elleux aussi. Et le message de la fin du livre, qui montre qu’entouré·e·s, ces trois personnages aperçoivent enfin le bout du tunnel, qu’une guérison est possible, c’est un message que les personnes dépressives entendent peu. Ou en tout cas, pas de façon aussi bienveillante. Le « mets-toi un coup de pied aux fesses » est délaissé au profit du « c’est dur, ça le sera encore, mais ça peut aller mieux. » Et ça fait du bien de lire ça en tant que personne concernée.

Va, chasse la grisaille aborde aussi d’autres thèmes ; l’autisme et la bisexualité, à travers Isabelle, le racisme et l’homophobie à travers Lys et sa mère qui ne l’accepte pas, les relations abusives… Je ne suis pas concernée par toutes ces questions, mais pour celles dont c’est le cas, je les ai trouvé très bien traitées, et ça fait du bien, également, d’avoir ces thèmes, abordées dans un roman. Va, chasse la grisaille n’est pas une lecture légère ; les sujets qui y sont abordés font réfléchir, peuvent rendre tristes, rappeler des passages difficiles de nos vies. Mais ça a un côté cathartique , et si, le plus souvent, la lecture m’aide à m’évader, ça m’a aussi fait du bien de voir ces questions traitées par quelqu’un·e d’autre, par le biais de personnages, certes fictifs, mais dont les pensées et les vécus ressemblent étrangement à ma réalité.

Du point de vue des personnages, on assiste à une réelle évolution au fil des pages. Isabelle, au départ plongée dans la grisaille et la dépression, apprend des choses sur elle, le fait d’avoir la possibilité de mettre un mot sur son fonctionnement lorsqu’un psychiatre bienveillant lui parle de l’autisme, Frédéric qui, si la dépression et la phobie de l’abandon le guettent toujours, arrive à s’ouvrir à Isabelle, Lys, qui elle aussi met un mot sur ce qu’elle vit et parvient à vivre son rêve, en fin de compte. Malgré les rechutes, les obstacles, iels se trouvent, elleux-même mais aussi les un·e·s les autres. Parfois le soutien ne vient pas de la famille qui nous a vu venir au monde et grandir, mais avec celle que l’on se construit.


Va, chasse la grisaille est une lecture touchante, de par la dureté de la réalité de ses personnages, mais aussi par l’espoir qu’elle communique. Un premier roman qui ne laisse pas indifférent·e et qui restera dans mon esprit pour un long moment.

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